Benjoin : Encens d'église devenu note de fond

Premiere Peau 4 min

Dans les forêts de haute altitude du Laos, le long des pentes montagneuses qui reçoivent suffisamment de pluie pour soutenir une végétation tropicale dense mais une élévation suffisante pour rafraîchir l’air à une douceur quasi tempérée, pousse un arbre qui est délibérément blessé depuis des siècles. Cet arbre est le Styrax tonkinensis, une espèce caduque de taille moyenne avec une écorce argentée et une apparence peu remarquable. S’il était laissé seul, il vivrait sa vie sans attirer particulièrement l’attention. Mais il n’est pas laissé seul. À intervalles d’environ sept ans après la plantation, des ouvriers entaillent l’écorce avec des machettes, coupant assez profondément pour déclencher la réponse de défense de l’arbre. Ce qui s’écoule de ces blessures est une résine pâle, jaunâtre-blanche, qui durcit au contact de l’air en larmes cassantes et parfumées.

4 min

Cette résine est le benjoin. Son histoire est l’une des plus discrètement importantes dans le récit des matières aromatiques, une substance qui reliait les temples d’Asie du Sud-Est aux cathédrales de l’Europe médiévale, servant à la fois d’encens, de médicament, de cosmétique et de conservateur.

Il existe deux types principaux de benjoin dans le commerce. Le benjoin de Siam, issu du Styrax tonkinensis, est principalement récolté au Laos. Il est considéré comme de meilleure qualité : plus clair, plus riche en vanilline, plus doux et plus délicat. Le benjoin de Sumatra, issu du Styrax benzoin, provient de l’île de Sumatra en Indonésie. Il est plus foncé, plus balsamique, avec une pointe plus tranchante due à sa teneur plus élevée en acide cinnamique.

Le mot « benjoin » lui-même porte la trace de son voyage. Il dérive de l’arabe luban jawi, signifiant « encens de Java ». Ce terme a été déformé en latin médiéval en benjui, puis benzoe, puis benjoin. Le terme chimique « acide benzoïque », isolé pour la première fois à partir de la résine de benjoin au XVIe siècle, tire son nom de la même source. Il en va de même pour « benzène ». Toute la famille chimique « benz- » remonte à une résine récoltée sur des arbres d’Asie du Sud-Est et vendue sur les marchés du Moyen-Orient sous un nom commercial arabe.

En parfumerie, le benjoin occupe une place spécifique et importante. C’est une note de fond, l’un des matériaux qui fournissent la base durable d’une composition. Sa contribution particulière est la chaleur. Pas la chaleur brillante et résineuse du labdanum ni la chaleur fumée du vétiver, mais une chaleur douce et enveloppante qui suggère la proximité de quelque chose de sucré et légèrement poudré.

Le caractère vanillé et balsamique du benjoin en fait un partenaire naturel pour certains autres matériaux. Il apparaît fréquemment dans les accords ambrés. Il est utilisé dans les compositions poudrées, où sa douceur renforce l’effet de l’héliotrope, de l’iris ou de la violette. Il sert aussi, et c’est peut-être son rôle le plus important, de fixateur.

Les forêts du Laos, où est produit le meilleur benjoin de Siam, ne sont plus ce qu’elles étaient. La déforestation y a été sévère. Entre 1990 et 2020, le Laos a perdu environ 25 % de sa couverture forestière primaire, selon les données de l’évaluation mondiale des ressources forestières de la FAO. Les arbres Styrax ne sont pas à l’abri de cette pression.

La situation à Sumatra est sans doute pire. L’île a connu l’une des déforestations les plus dramatiques au monde, causée par l’huile de palme, le bois à pâte et l’exploitation minière.

L’histoire sacrée du benjoin mérite qu’on s’y attarde. Lorsqu’on brûle du benjoin dans un temple, qu’il soit bouddhiste, hindou ou chrétien, ce n’est pas pour ses propriétés chimiques. C’est pour sa capacité à transformer un espace. La fumée emplit l’air d’une douceur à la fois balsamique et enveloppante. La base neurologique de cet effet est bien documentée : la vanilline et les composés apparentés activent les récepteurs olfactifs de manière à ce que le cerveau associe cela à la chaleur, à la sécurité et à la nourriture.

Les alternatives synthétiques au benjoin sont adéquates pour la plupart des usages commerciaux. La vanilline peut être produite moins cher à partir de la lignine ou du guaiacol. Mais le benjoin naturel contient des composés traces, des constituants mineurs qui influencent le caractère global du parfum. Ces traces sont, en un sens, l’autobiographie de l’arbre, un enregistrement chimique de sa vie écrit en molécules. La vanilline synthétique n’a pas d’autobiographie.

Il existe un village laotien appelé Ban Na Ouane, dans la province de Luang Prabang, où le benjoin est récolté depuis au moins quatre cents ans. Les arbres poussent sur les pentes au-dessus du village, dans une forêt qui n’est pas préservée à l’état vierge, mais gérée activement à travers des cycles de plantation, de récolte et de renouvellement, depuis des générations. Le savoir de quand couper, à quelle profondeur, quels arbres entailler et lesquels laisser, ce savoir se transmet oralement, des parents aux enfants.

Ce système est fragile. Il dépend de la continuité. Quand une génération de jeunes quitte le village pour des emplois urbains, le savoir part avec eux, ou plutôt, ne part pas avec eux, car il ne peut pas être mis dans une valise.

L’encens des églises. La note de fond de mille parfums. La racine étymologique d’une famille entière de composés chimiques. Une matière sacrée en déclin séculier, suintant des arbres blessés dans des forêts qui rétrécissent chaque année. Le benjoin pose la même question que le vétiver haïtien et le ylang-ylang comorien : que devons-nous aux lieux d’où viennent nos matières ? Pas comme un exercice marketing, pas comme une histoire imprimée sur une boîte, mais comme une dette réelle, payable en quelque chose de plus tangible que la gratitude.

La fumée s’élève. Les forêts rétrécissent. La question reste ouverte.

Cette matière chez Première Peau : Albâtre Sépia. Sept extraits à 20%, une collection. Le Discovery Set réunit les sept en 2 ml.

La collection