Dans les collections de musées du monde entier, dans des vitrines et sur des étagères étiquetées, reposent des milliers de petits vases allongés en verre soufflé, céramique moulée ou pierre sculptée. Ils mesurent généralement entre cinq et quinze centimètres de long, sont étroits au col, plus larges au corps, et souvent effilés ou arrondis à la base, ce qui les empêche de tenir debout sans support. Ils ont été fabriqués à travers l’Antiquité méditerranéenne, d’environ le VIe siècle av. J.-C. au IVe siècle ap. J.-C., avec les plus fortes concentrations durant la période romaine. Ce sont, à tous égards significatifs, des contenants de parfum. L’analyse des résidus chimiques le confirme. Le contexte archéologique le confirme. Les textes anciens le confirment. Leur nom correct est unguentarium, du latin unguentum, signifiant onguent ou huile parfumée.
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Beaucoup d’entre eux sont encore étiquetés « lacrimatorium ». Bouteille à larmes. Un récipient dans lequel les Romains en deuil auraient supposément recueilli leurs larmes pendant le deuil, scellant le chagrin dans le verre pour être enterré avec les morts. C’est l’un des mythes les plus persistants, les mieux documentés et totalement infondés de l’archéologie populaire du monde antique. Il n’existe aucune preuve que les Romains recueillaient des larmes dans des bouteilles. Aucun texte ancien ne décrit cette pratique. Aucune preuve chimique ne montre que ces vases aient jamais contenu des larmes. Ce concept a été inventé par des antiquaires européens du XVIIe siècle qui ont trouvé de petites bouteilles en verre dans des tombes romaines et, cherchant une explication à leur présence, ont imaginé une histoire assez poétique pour s’imposer.
L’unguentarium est l’un des types de vases les plus
L’unguentarium est l’un des types de vases les plus courants en archéologie de la période romaine. Il existe en très grand nombre sur tout le territoire de l’Empire romain et chez ses partenaires commerciaux : Italie, Gaule, Ibérie, Afrique du Nord, Égypte, Levant, Grèce, Turquie, Balkans, et au-delà. Les formes les plus anciennes, datant de la période hellénistique (environ IVe au Ier siècle av. J.-C.), sont généralement en céramique, faites d’une argile fine à surface lisse, et ont la forme d’un fuseau long avec une bouche étroite, un corps renflé et une base pointue ou arrondie. Les formes plus récentes, de la période impériale romaine (Ier au IVe siècle ap. J.-C.), sont de plus en plus en verre soufflé, une technologie devenue courante après son développement dans la région syro-palestinienne vers le Ier siècle av. J.-C. Les unguentaria en verre sont souvent de beaux objets : translucides, irisés avec l’âge, délicatement formés dans des teintes de bleu pâle, vert, ambre ou incolore.
Leur fonction n’était pas mystérieuse dans l’Antiquité. Les auteurs anciens les mentionnent fréquemment et de manière factuelle. Pline l’Ancien, dans son Naturalis Historia (Histoire naturelle, achevée en 77 ap. J.-C.), discute longuement des contenants utilisés pour stocker les huiles parfumées et onguents, y compris de petits vases en verre précisément du type retrouvé dans les tombes. Martial, l’épigrammiste romain du Ier siècle ap. J.-C., mentionne des contenants cadeaux de parfum dans ses Épigrammes. Pétrone, dans le Satyricon (vers 60 ap. J.-C.), décrit des convives se faisant oindre d’huiles parfumées à partir de petits vases. Le contexte littéraire est sans ambiguïté : de petites bouteilles contenaient du parfum. C’étaient des objets quotidiens dans une culture qui utilisait les huiles parfumées pour l’hygiène, le rituel, l’affichage social et les pratiques funéraires.
Le contexte funéraire est la clé de la confusion. Les unguentaria sont parmi les biens funéraires les plus courants trouvés dans les sépultures de la période romaine. Ils apparaissent dans des tombes de tous niveaux sociaux, des mausolées élaborés de l’élite aux simples fosses des pauvres. Leur présence dans les tombes est cohérente avec la pratique romaine bien documentée d’ointure des morts avec des huiles parfumées avant l’inhumation ou la crémation. Le corps était lavé, parfumé et exposé pendant la période de deuil (le funus). Des huiles parfumées étaient appliquées sur le corps et sur le bûcher funéraire. De petits vases de parfum étaient placés dans la tombe en offrande, comme on pouvait laisser de la nourriture, des pièces, des lampes ou d’autres objets censés accompagner les morts dans l’au-delà.
Cette pratique est décrite dans plusieurs sources antiques. Virgile, dans l’Énéide (Livre VI, vers 219), décrit l’ointure rituelle des morts. Apulée, dans les Métamorphoses (L’Âne d’or, IIe siècle ap. J.-C.), décrit le parfum funéraire. La pratique n’était ni secrète ni inhabituelle. C’était la procédure funéraire romaine standard, et les petits vases trouvés dans les tombes contenaient les huiles parfumées utilisées dans cette procédure. Quand les huiles étaient consommées ou évaporées, les vases vides restaient, comme les biens funéraires restent, car ils n’étaient pas destinés à être récupérés.
Le mythe de la bouteille à larmes a
Le mythe de la bouteille à larmes a une origine précise, et elle peut être retracée. Aux XVIe et XVIIe siècles, l’antiquarianisme européen a connu une expansion rapide. La récupération et l’étude des objets anciens, particulièrement romains, sont devenues une activité à la mode parmi les Européens cultivés. Des collections ont été assemblées. Des catalogues publiés. Des musées fondés. Et des explications étaient nécessaires. Les objets réclamaient des histoires, et ces histoires devaient être suffisamment anciennes, poétiques et morales pour satisfaire les attentes d’un public érudit imprégné d’idéaux classiques.
Les petites bouteilles en verre des tombes romaines posaient un problème. Leur forme était distinctive : col étroit, apparemment conçue pour recueillir une petite quantité de liquide. Leur contexte était funéraire : elles étaient trouvées avec les morts. Et surtout, personne au XVIe ou XVIIe siècle ne disposait des outils analytiques chimiques pour déterminer ce qu’elles contenaient réellement. Les résidus, s’ils avaient survécu, étaient invisibles à l’œil nu. Il ne restait que la forme : une petite bouteille dans une tombe. Les antiquaires devaient expliquer pourquoi elle s’y trouvait.
L’explication qu’ils ont inventée est le lacrimatorium. Le mot est néo-latin, forgé à l’époque moderne, pas un terme du latin classique. Le concept est une pure invention : l’idée que les Romains, accablés de chagrin à la mort d’un proche, tenaient de petites bouteilles à leurs yeux pour recueillir leurs larmes, qui étaient ensuite scellées et placées dans la tombe comme un signe de deuil. L’image est puissante. Elle résonne émotionnellement. C’est exactement le genre d’histoire qu’un antiquaire du XVIIe siècle, formé à la littérature classique et enclin à des lectures sentimentales du passé, trouverait irrésistible.
La première utilisation connue du terme « lacrimatorium » dans ce contexte est difficile à attribuer à un auteur unique, car l’idée semble s’être développée progressivement dans la littérature antiquaire du XVIIe siècle. Mais dès le milieu du XVIIe siècle, l’identification était fermement établie dans les cercles savants européens. Les collections cataloguaient leurs petites bouteilles romaines comme « lacrimatoria ». Des gravures représentaient des Romains en pleurs tenant des bouteilles à leurs yeux. L’image s’est auto-renforcée : une fois l’étiquette appliquée, chaque découverte ultérieure d’une petite bouteille dans une tombe romaine confirmait l’identification, car l’explication était déjà en place. C’est ainsi que fonctionnent les mythes en archéologie. Une histoire plausible, répétée suffisamment, devient un fait que personne ne remet en question.
Les remises en question ont commencé, timidement, au XIXe
Les remises en question ont commencé, timidement, au XIXe siècle, à mesure que l’archéologie classique se professionnalisait et que les critères de preuve passaient de la plausibilité littéraire à la preuve matérielle. Les archéologues ont commencé à se demander : existe-t-il un texte ancien qui décrive la collecte des larmes dans des bouteilles ? La réponse, après des recherches exhaustives dans le corpus littéraire grec et latin, est non. Aucun auteur antique, dans l’ensemble de la littérature classique survivante, ne mentionne cette pratique. Pline ne la mentionne pas. Plutarque ne la mentionne pas. Martial, qui a écrit sur toutes les pratiques sociales romaines imaginables, y compris les plus intimes, ne la mentionne pas. Lucien, le satiriste qui moquait toutes les coutumes romaines, ne la mentionne pas. Pétrone, qui décrivait les dîners romains dans les moindres détails, ne la mentionne pas. Aucun texte funéraire romain, aucune littérature consolatoire, aucune épitaphe, aucun texte juridique régissant les pratiques funéraires, aucun texte médical traitant du chagrin ou du deuil ne mentionne la collecte des larmes dans des récipients.
Ce silence n’est pas ambigu. Si la pratique avait existé, elle aurait été mentionnée. Les Romains documentaient compulsivement leurs propres coutumes. Leur littérature, leurs codes juridiques, leurs lettres personnelles, leurs graffitis couvrent le spectre de la vie quotidienne avec une exhaustivité que peu d’autres cultures antiques égalent. Une pratique aussi distinctive et chargée émotionnellement que la collecte des larmes dans des bouteilles, si elle avait été réelle, serait apparue quelque part : dans un poème, une lettre, un jugement, un texte médical, un sketch satirique. Elle n’apparaît nulle part. L’absence de preuve, dans un corpus littéraire aussi vaste et diversifié que le corpus classique survivant, constitue une preuve d’absence. Les Romains ne recueillaient pas les larmes dans des bouteilles parce qu’aucun Romain n’a jamais décrit le faire, et les Romains décrivaient tout.
Les preuves matérielles vont dans le même
Les preuves matérielles vont dans le même sens. À partir de la fin du XXe siècle, archéologues et chimistes analytiques ont commencé à appliquer l’analyse des résidus chimiques aux vases anciens, y compris les unguentaria des tombes romaines. La technique, qui utilise la chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrométrie de masse (GC-MS) pour identifier les résidus organiques absorbés dans les parois des céramiques poreuses ou déposés sur les surfaces intérieures des vases en verre, peut détecter et identifier les signatures chimiques des substances stockées dans un contenant il y a des milliers d’années. Acides gras des huiles. Terpénoïdes des résines végétales. Stérols des graisses animales. Les empreintes chimiques sont durables et spécifiques.
Les résultats ont été cohérents à travers plusieurs études : les unguentaria contiennent des résidus d’huiles végétales, de graisses animales et de substances aromatiques. Ils contiennent les signatures chimiques du parfum. Ils ne contiennent pas les signatures chimiques des larmes. Ce n’est pas une distinction anodine. Les larmes humaines sont une solution aqueuse d’eau, sels, lysozyme, lipocaline et autres protéines. Elles laissent une signature chimique fondamentalement différente de celle des huiles et résines végétales. Si des larmes avaient été stockées dans ces vases, l’analyse des résidus l’aurait montré. Ce n’est pas le cas.
Susan Walker, dans son étude de 2004 « Roman Art », aborde directement le mythe de la bouteille à larmes et le rejette comme une invention moderne sans fondement dans les preuves antiques. Son évaluation reflète le consensus de la communauté archéologique professionnelle, qui considère l’identification du lacrimatorium comme réfutée depuis des décennies. Le mythe persiste non pas parce que les chercheurs y croient, mais parce qu’il a pénétré la culture populaire si profondément que le corriger revient à vider la mer avec une tasse. Les étiquettes des musées changent lentement. Les boutiques de souvenirs vendent des « répliques de bouteilles à larmes ». Les guides touristiques en parlent. Les sites web reproduisent l’histoire. L’attrait émotionnel de l’image, un Romain en deuil recueillant ses larmes dans une petite bouteille en verre, est trop puissant pour que de simples preuves puissent le dissiper.
Il y a une ironie dans la persistance
Il y a une ironie dans la persistance du mythe, et elle concerne le statut du parfum. La vraie fonction de l’unguentarium, contenir de l’huile parfumée, est d’une certaine manière moins intéressante, moins digne d’histoire, que la fonction imaginée de contenir des larmes. Le chagrin est noble. Le parfum est frivole. Cette hiérarchie de la signification, qui place l’expérience émotionnelle au-dessus de l’expérience sensorielle et le deuil au-dessus du plaisir, est profondément ancrée dans la tradition culturelle occidentale. C’est la même hiérarchie qui a placé la philosophie au-dessus de l’artisanat, la théorie au-dessus de la pratique, et la vie de l’esprit au-dessus de la vie du corps pendant la majeure partie de l’histoire intellectuelle occidentale. Dans cette hiérarchie, une petite bouteille qui contenait des larmes est un artefact humain profond. Une petite bouteille qui contenait du parfum est un accessoire cosmétique.
Mais la bouteille de parfum est, en fait, l’objet historiquement le plus significatif. L’unguentarium nous parle du commerce du parfum romain, l’un des systèmes commerciaux les plus étendus et sophistiqués de la Méditerranée antique. Il nous parle de l’approvisionnement en matériaux aromatiques : les résines d’Arabie et d’Afrique de l’Est, les huiles d’Espagne et d’Afrique du Nord, les épices d’Inde et d’Asie du Sud-Est qui alimentaient l’économie romaine via des routes commerciales s’étendant sur des milliers de kilomètres. Il nous parle de la fabrication : les ateliers de verriers qui produisaient ces vases par milliers, les presseurs d’huile et parfumeurs qui les remplissaient, les marchands qui les vendaient. Il nous parle de la pratique sociale : qui utilisait le parfum, quand, pourquoi et dans quels contextes. Il nous parle du rituel funéraire : l’ointure des morts, l’approvisionnement de la tombe, les croyances sur la mort et l’au-delà qui régissaient ce qui était placé dans le sol.
Une bouteille à larmes nous parle de l’imagination des Européens du XVIIe siècle. L’unguentarium nous parle de la vie quotidienne de la Méditerranée antique. L’un est une fiction. L’autre est une source primaire. La fiction est plus célèbre.
La fabrication des unguentaria elle-même est un
La fabrication des unguentaria elle-même est un sujet d’intérêt archéologique considérable. Les premiers exemples, de la période hellénistique, étaient façonnés à la main au tour de potier : formes simples et utilitaires en argile fine, non émaillées, conçues pour être fonctionnelles plutôt que décoratives. La transition vers le verre à la période romaine a été rendue possible par l’invention du soufflage du verre, qui a rendu les vases en verre assez bon marché pour une production de masse. Avant le soufflage, les vases en verre étaient fabriqués par moulage autour d’un noyau d’argile ou par coulée, deux procédés laborieux qui limitaient le verre aux produits de luxe. Le soufflage a démocratisé le verre. Un ouvrier qualifié pouvait produire des dizaines de petites bouteilles par jour, rendant les unguentaria en verre accessibles à un marché beaucoup plus large que leurs prédécesseurs en céramique.
Les unguentaria en verre trouvés dans les tombes vont d’objets grossiers produits en série à des pièces finement travaillées avec des éléments décoratifs : verre coloré, filets appliqués, nervures, motifs moulés. Cette variation reflète la diversité sociale de l’usage du parfum dans le monde romain. Le parfum n’était pas réservé à l’élite. Il était largement disponible, dans une gamme de qualités et de prix, et utilisé à travers tout le spectre social. Le philosophe Sénèque, écrivant au Ier siècle ap. J.-C., se plaignait de l’ubiquité du parfum lors des événements sociaux romains. Le poète Juvénal, dans ses Satires, se moquait des hommes dépensant trop pour les huiles parfumées. Le registre archéologique confirme que l’usage du parfum était répandu : les unguentaria apparaissent dans les tombes de tous niveaux économiques.
L’analyse des résidus chimiques de ces vases a fourni des informations détaillées sur les substances spécifiques qu’ils contenaient. Des études publiées dans des revues telles qu’Archaeometry, le Journal of Archaeological Science et Analytical Chemistry ont identifié des résidus d’huile d’olive, d’huile d’amande, d’huile de ricin, de cire d’abeille, de résine de pin, d’encens, de myrrhe, de cannelle et de divers extraits floraux. La gamme des substances identifiées correspond au registre littéraire : Pline et Dioscoride (le pharmacologue du Ier siècle ap. J.-C. dont le De Materia Medica répertorie des centaines de substances aromatiques et médicinales) décrivent les mêmes matériaux comme ingrédients de la parfumerie romaine. La convergence des preuves textuelles et chimiques est sans équivoque. Les bouteilles contenaient du parfum. Elles ne contenaient pas de larmes.
Le mythe ne mourra pas car les mythes
Le mythe ne mourra pas parce que les mythes ne meurent jamais en étant réfutés. Ils meurent en étant remplacés par de meilleures histoires, et l’histoire de l’unguentarium comme récipient à parfum n’a pas encore été racontée de manière suffisamment convaincante pour supplanter le lacrimatorium. La bouteille à larmes est une histoire d’amour et de perte. La bouteille de parfum est une histoire de commerce, de technologie et de vie quotidienne. Dans la compétition pour l’attention culturelle, l’amour et la perte gagnent toujours.
Mais les bouteilles de parfum sont réelles. Elles sont dans les musées, dans les réserves archéologiques, dans des collections privées, dans le sol. Des milliers d’entre elles. Des dizaines de milliers. Chacune contenait un parfum choisi par quelqu’un : une huile particulière, une résine particulière, un mélange particulier. Chacune a été fabriquée par un artisan : un potier au tour, un verrier au four. Chacune a été vendue par un marchand, achetée par un client, utilisée à une fin, et finalement placée dans une tombe, soit dans le cadre de l’ointure funéraire, soit comme offrande aux morts. Chacune est un point de données dans l’histoire de l’usage du parfum par les humains.
La bouteille à larmes est une histoire que nous nous sommes racontée sur le passé parce que nous voulions que le passé soit plus poignant qu’il ne l’était. L’unguentarium est ce que le passé nous a réellement laissé : une petite bouteille en verre, irisée par l’âge, avec des traces d’huile de rose absorbées dans ses parois, trouvée dans une tombe à Pompéi, Carthage ou Londinium, preuve que quelqu’un, il y a deux mille ans, tenait suffisamment à son odeur pour acheter une bouteille de parfum et que quelqu’un d’autre, il y a deux mille ans, tenait suffisamment à ses morts pour placer cette bouteille dans le sol à leurs côtés.
Les larmes n’y ont jamais été. Le parfum, oui.