Patchouli : la réhabilitation d’un paria olfactif

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Demandez à quelqu’un en dehors de l’industrie du parfum de nommer l’odeur qu’il associe à la contre-culture des années 1960, et il répondra patchouli. Demandez-lui s’il l’aime, et un nombre surprenant reculera. Le mot lui-même est devenu une sorte de raccourci olfactif, non pas pour un parfum spécifique, mais pour un type de personne précis : non lavée, idéaliste, un peu ridicule, brûlant de l’encens dans une chambre universitaire. Le patchouli, dans l’imaginaire populaire, n’est pas un matériau de parfumerie. C’est un marqueur sociologique, et la sociologie qu’il marque est celle que la culture dominante a passé cinquante ans à tourner en dérision.

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C’est un problème, car le patchouli est aussi l’une des matières premières les plus importantes de l’histoire de la parfumerie, et sa présence dans les compositions que ces mêmes critiques portent chaque jour les étonnerait. Il est dans leurs parfums du soir. Il est dans des accords cuirés, ambrés, boisés et épicés, et, dans l’hérésie ultime, dans plusieurs compositions commercialisées avec les mots « frais » et « aérien ». Le patchouli est la fondation invisible sur laquelle tout le monde se tient.

Pogostemon cablin est une herbe touffue de la famille de la menthe, originaire d’Asie du Sud-Est. L’Indonésie produit environ quatre-vingts pour cent du patchouli mondial, selon les données de la Fédération Internationale des Huiles Essentielles et des Commerces d’Aromas. L’huile elle-même varie du ambre foncé au brun, visqueuse et obstinément persistante. Son profil olfactif est complexe : terreux, boisé, légèrement sucré, avec des facettes de camphre, de fruits secs, de chocolat, et une qualité distinctive humide et mousseuse.

Ce qui rend le patchouli inhabituel, c’est l’étendue de sa contribution olfactive. La plupart des huiles essentielles ont une gamme relativement étroite. Le patchouli sent plusieurs choses à la fois, et ces choses changent selon la concentration, l’âge et le contexte. Le patchouli fraîchement distillé a une qualité verte, presque mentholée, très différente de l’huile vieillie, qui développe le caractère profond, doux et boisé apprécié des parfumeurs.

Le patchouli est entré dans la conscience européenne au XIXe siècle, avec les textiles indiens. Les châles en cachemire exportés d’Inde étaient emballés avec des feuilles de patchouli séchées pour repousser les mites, et l’odeur est devenue si fortement associée aux produits indiens authentiques que les fabricants européens ont commencé à parfumer leurs propres châles avec du patchouli pour simuler une provenance exotique.

La première chute fut progressive : le patchouli perdit son association avec le luxe et gagna une association avec la bon marché. La seconde chute fut catastrophique. La contre-culture des années 1960 et 1970 adopta le patchouli comme parfum signature. Les raisons étaient pratiques : il était bon marché, persistant, et assez fort pour masquer l’odeur du cannabis, son seuil de fatigue olfactive étant suffisamment élevé pour que les gros consommateurs ne le sentent plus sur eux. Le patchouli devint l’uniforme olfactif d’un mouvement. Quand le mouvement sombra dans la parodie, l’uniforme sombra avec lui.

Le paradoxe était que, tandis que les départements marketing cachaient le patchouli, les parfumeurs en utilisaient plus que jamais. Le patchouli résout des problèmes qu’aucun autre matériau ne peut résoudre. Il donne du corps aux accords boisés. Il ancre les compositions dans le sillage. Il crée la richesse, la profondeur, la complexité, le poids olfactif que les notes de fond exigent.

La réhabilitation, quand elle est arrivée, est venue de la parfumerie de niche. La stratégie n’était pas de cacher le patchouli mais de le mettre en avant. De mettre le mot sur l’étiquette. De construire des compositions entières autour de lui, défiant le consommateur de confronter la matière sans le bagage culturel.

La tactique a fonctionné, en partie parce que le patchouli dans ces compositions ressemblait peu au patchouli brut et écrasant qui avait saturé les boutiques ésotériques des années 1970. Les maisons de niche utilisaient du patchouli vieilli de haute qualité, souvent en cœur de coupe, une fraction de distillation qui isole les éléments les plus doux et boisés.

Ce dont on parle moins, c’est de la réalité économique derrière cela. La production de patchouli en Indonésie est une industrie volatile et fragile. Les prix fluctuent énormément. Les petits exploitants agricoles, qui supportent tous les risques de la culture et du climat, reçoivent une fraction du prix final. La réhabilitation du patchouli sur le marché consommateur ne s’est pas traduite par une réhabilitation de l’économie de la culture du patchouli.

Le statut actuel du patchouli est paradoxal mais stable. Il reste la matière naturelle la plus polarisante dans l’imaginaire des consommateurs. Il reste aussi l’une des matières les plus utilisées en parfumerie fine. L’écart entre perception et réalité s’est réduit grâce aux maisons de niche qui ont osé le nommer, mais il ne s’est pas refermé.

Peut-être ne devrait-il pas se refermer entièrement. Le statut de paria du patchouli a ses utilités : il maintient l’industrie honnête. Une matière qui provoque, qui force le consommateur à reconsidérer un préjugé, à sentir au-delà d’un stéréotype, est une matière qui enseigne. Le patchouli enseigne que le nez n’est pas neutre. Que ce que nous sentons est filtré par ce que nous croyons, ce dont nous nous souvenons, ce qu’on nous a dit. Que la distance entre répulsion et désir est, en termes olfactifs, souvent rien d’autre que contexte et concentration.

Le patchouli est redoutable. Il l’a toujours été. Le reste du monde rattrape lentement ce que les parfumeurs ont toujours su : on ne peut pas construire un grand parfum sans l’ingrédient que personne ne veut admettre être là, faisant le travail qu’aucun autre ne peut faire, dans l’ombre, dans la base, tenant tout ensemble.

Cette matière chez Première Peau : Albâtre Sépia. Sept extraits à 20%, une collection. Le Discovery Set réunit les sept en 2 ml.

La collection