Le Palais de Versailles, achevé dans sa forme la plus extravagante à la fin du XVIIe siècle, était le plus grand et le plus coûteux bâtiment résidentiel d’Europe. À son apogée, il abritait environ 10 000 personnes : la famille royale, l’aristocratie, leurs serviteurs, les serviteurs de leurs serviteurs, soldats, clergé, cuisiniers, palefreniers, ainsi qu’une population indéterminée de parasites, pétitionnaires et squatteurs qui dormaient dans les couloirs et les escaliers. Il comptait plus de 700 pièces, 1 200 cheminées et 67 escaliers. Ses jardins s’étendaient jusqu’à l’horizon. Ses fontaines étaient conçues pour ne fonctionner que lorsque le roi les regardait, car l’approvisionnement en eau ne pouvait les alimenter en continu.
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Ce qu’il n’avait pas, en aucun sens significatif, c’était la plomberie.
C’est un fait que chaque visite dorée de Versailles préfère omettre. Le plus grand palais de la chrétienté, incarnation physique de la monarchie absolue, le bâtiment qui a défini l’esthétique européenne pendant un siècle, dégageait une odeur épouvantable. Pas occasionnellement. Pas seulement en été. Toujours. La puanteur de Versailles était une condition permanente, un bourdonnement de saleté qui imprégnait chaque pièce, chaque couloir, chaque rideau, chaque perruque. C’était l’odeur des latrines ouvertes débordant dans les escaliers, des pots de chambre vidés par les fenêtres, de milliers de corps rarement lavés, des déchets alimentaires pourrissant dans les passages de service, des chiens et des chevaux dont les quartiers n’étaient séparés de l’habitation humaine que par un mur et une prière.
Et c’est dans cet environnement, non dans un salon parfumé de plaisir raffiné, que la parfumerie française moderne est née. Pas de la beauté. De la répulsion.
Pour comprendre la relation de Versailles avec l’odeur, il faut d’abord comprendre ce que le XVIIe siècle croyait à propos des maladies. La théorie médicale dominante, héritée de l’Antiquité et encore fermement en vigueur, était miasmatique : la maladie était causée par un air vicié. Mal aria. Atmosphère corrompue. Peste, fièvre, vérole : tout cela se transmettait non pas par contact ou contagion, mais en inhalant des émanations fétides provenant de marais, de cadavres, d’égouts et de malades. Le nez était la porte d’entrée de l’infection. Si quelque chose sentait mauvais, c’était, littéralement, empoisonné.
Cette théorie comportait une corollaire logique qui paraît absurde au lecteur moderne mais était, dans son contexte, parfaitement rationnelle : si les mauvaises odeurs causaient la maladie, alors les bonnes odeurs la prévenaient. Les substances aromatiques n’étaient pas cosmétiques. Elles étaient prophylactiques. Un pomander, une sphère perforée remplie d’ambre gris, de musc, de civette et d’épices, n’était pas un bijou. C’était un dispositif médical. Une vinaigrette, un petit étui en argent contenant une éponge imbibée de vinaigre aromatique, n’était pas un accessoire. C’était un purificateur d’air portable. Lorsqu’un médecin assistait un malade de la peste, il portait un masque en forme de bec rempli de fleurs séchées, de camphre et d’herbes aromatiques. Le bec n’était pas symbolique. C’était le traitement.
Dans ce cadre, le parfum était une question de santé publique. Et à Versailles, où la menace miasmatique était constante et écrasante, le parfum devint une course aux armements.
Louis XIV, le Roi Soleil, est souvent cité comme un grand amateur de parfum, et il l’était, mais la nature de cet amour est régulièrement mal comprise. Louis ne portait pas de parfum par vanité, ou pas principalement. Il le portait parce qu’il vivait dans un bâtiment qui, selon tout standard moderne, était un danger pour la santé.
La routine quotidienne du roi, le lever du roi, était une cérémonie publique à laquelle assistaient des dizaines de courtisans dans une chambre scellée toute la nuit contre l’air nocturne supposé dangereux. La pièce contenait le roi, son lit, ses chiens, son pot de chambre, et toutes les conséquences atmosphériques qui en découlaient. Le premier acte du matin n’était ni la prière ni le petit-déjeuner. C’était la fumigation. Les serviteurs brûlaient des pastilles aromatiques, des comprimés pressés de benjoin, de storax, de labdanum et de musc, pour purifier l’air avant que les rideaux ne soient tirés et que les courtisans ne soient admis.
Louis changeait de chemise trois fois par jour. Il ne se baignait pas, cependant. Ou plutôt, il se baignait si rarement que chaque occurrence était suffisamment notable pour que ses médecins l’enregistrent. Ce n’était pas une excentricité. C’était l’orthodoxie médicale. L’eau, surtout chaude, était censée ouvrir les pores de la peau et laisser entrer la maladie. Le bain était un risque médical. La façon la plus sûre de nettoyer le corps était de le frotter avec un chiffon sec, de préférence parfumé. La chemise était le bain. On ne lavait pas le corps ; on changeait le tissu qui le touchait.
Les préférences olfactives de Louis évoluèrent au cours de sa vie, et cette évolution est elle-même une histoire de goût changeant. Dans sa jeunesse et sa maturité, il favorisait les muscs animaux lourds : civette, ambre gris, musc de cerf. Ce furent les notes dominantes de la parfumerie du XVIIe siècle : denses, animales, tenaces et assez puissantes pour rivaliser avec la puanteur environnante. Ses appartements étaient parfumés si agressivement que les visiteurs trouvaient parfois l’atmosphère étouffante. La marquise de Montespan, sa maîtresse, portait un parfum si fort que les courtisans se sentaient nauséeux en sa présence.
Dans ses dernières années, Louis se détourna des parfums forts, peut-être parce que l’âge l’avait rendu sensible, peut-être parce que sa seconde épouse, Madame de Maintenon, préférait des senteurs plus légères, peut-être parce que la mode avait simplement évolué. Il ordonna que personne en sa présence ne porte de parfum fort. La cour, qui avait passé des décennies à rivaliser dans l’excès olfactif, pivota du jour au lendemain vers des eaux florales et des préparations aromatiques plus légères. Une esthétique entière changea parce que le nez d’un roi vieillissant ne pouvait plus tolérer ce qu’il avait autrefois exigé.
Mais le mal, si l’on peut dire, était fait. Pendant cinquante ans, la cour de Versailles avait été le plus grand laboratoire de parfumerie au monde, et les techniques, formules et structures professionnelles développées là définiraient l’industrie pour les siècles à venir.
La cour établit aussi la figure du parfumeur du roi, le parfumeur royal, un poste de réelle influence et de revenus considérables. Ce n’étaient pas des artisans ordinaires. C’étaient des artisans ayant accès à la personne du roi, au courant des détails intimes de l’hygiène royale, chargés de substances qui touchaient la peau du monarque. Ce poste portait un poids social que la simple appartenance à une guilde ne pouvait conférer. Il créa aussi une aspiration professionnelle : l’idée qu’un parfumeur pouvait être plus qu’un artisan compétent, une autorité créative, un arbitre du goût, une figure dont le jugement comptait. C’est une idée que nous tenons pour acquise aujourd’hui. Elle a été inventée à Versailles, dans des pièces qui sentaient à parts égales la civette et les égouts.
Le gant parfumé raconte cette histoire de la manière la plus efficace. Au XVIIe siècle, les métiers de gantier et de parfumeur furent légalement fusionnés en France. La guilde s’appelait les gantiers-parfumeurs, et cette fusion n’était pas arbitraire. Le cuir était alors tanné à l’aide d’excréments (fèces de chien, fientes de pigeon, urine), et l’odeur qui en résultait était atroce. Les gants, élément essentiel de la tenue aristocratique, empestaient la tannerie. La solution fut d’imbiber les gants finis de parfum : jasmin, néroli, tubéreuse, musc. Le parfum ne complétait pas le cuir. Il le combattait.
Catherine de Médicis avait popularisé les gants parfumés à son arrivée de Florence au siècle précédent, mais sous Louis XIV ils devinrent omniprésents. Chaque courtisan en portait. La demande de cuir parfumé stimula le développement de nouvelles techniques d’extraction (enfleurage, macération, distillation) qui libéreraient finalement la parfumerie de sa dépendance au commerce des gants. À la fin du XVIIe siècle, certains gantiers-parfumeurs gagnaient plus d’argent avec le parfum qu’avec les gants. La queue remuait le chien. En 1730, la guilde fut officiellement scindée par décret royal, et la parfumerie devint pour la première fois une profession indépendante dans l’histoire française.
Mais l’origine resta la même : la parfumerie devint une profession en France non pas parce que les Français aimaient les belles odeurs, mais parce qu’ils avaient besoin de masquer des odeurs insupportables.
La réalité sanitaire de Versailles était pire que ce que la plupart des récits populaires admettent. Le plan original du palais prévoyait presque aucune disposition pour l’évacuation des déchets. Les courtisans utilisaient des pots de chambre, qui étaient vidés, en théorie, par des serviteurs. En pratique, leur contenu était souvent jeté par les fenêtres dans les cours et jardins en contrebas, ou simplement laissé dans les couloirs. Les escaliers du palais, en particulier ceux utilisés par les serviteurs, étaient tristement célèbres. Le duc de Saint-Simon, dont les Mémoires (rédigés entre 1694 et 1723) restent le témoignage le plus vivant de la vie à Versailles, rapporte de multiples cas de courtisans se soulageant dans les couloirs, derrière les tapisseries et dans les escaliers. Lors des grandes cérémonies, quand des milliers de personnes étaient entassées dans le palais, la situation devenait critique. Des latrines temporaires étaient installées dans les jardins, mais elles étaient insuffisantes et mal entretenues.
Les cuisines, logées dans des bâtiments séparés reliés au palais par des passages souterrains, produisaient d’énormes quantités de déchets. Cadavres d’animaux, aliments avariés et restes de cuisine s’entassaient dans des zones de service nettoyées au mieux de manière irrégulière. Les rats étaient une présence constante. Les jardins, magnifiques vus de loin, étaient fertilisés avec des déchets humains et animaux, et les canaux ornementaux, alimentés par un approvisionnement en eau insuffisant, devenaient en période de chaleur des égouts à ciel ouvert. Le Grand Canal, pièce maîtresse scintillante du dessin de Le Nôtre, virait périodiquement au vert et dégageait une odeur nauséabonde.
Dans ce contexte, l’obsession de la cour française pour le parfum n’était pas une frivolité. C’était un triage. Les sachets cousus dans les vêtements, les cassolettes brûlant sur les manteaux de cheminée, les bols de pot-pourri sur chaque surface, les éventails parfumés que les femmes utilisaient pour créer une zone personnelle d’air respirable : rien de tout cela n’était décoratif. C’était une défense. Le parfumeur était aussi essentiel au fonctionnement de la cour que le cuisinier ou le médecin. Peut-être plus encore, puisque le cuisinier ne pouvait que vous nourrir et le médecin que vous saigner, mais le parfumeur pouvait rendre l’air lui-même supportable.
Considérez la logistique nécessaire pour maintenir l’ordre olfactif dans un bâtiment de cette taille. Les appartements royaux seuls nécessitaient une fumigation constante : des pastilles aromatiques brûlées dans des cassolettes en argent, des eaux parfumées vaporisées sur des plaques métalliques chauffées pour parfumer l’air, des bols de fleurs d’oranger et de pétales de rose renouvelés quotidiennement. Les appartements de la reine avaient leur propre régime olfactif, distinct de celui du roi. Chaque grande salle de réception était traitée avant les fonctions d’État. La chapelle était fumigée avant la messe. La quantité de matière aromatique consommée quotidiennement par le palais était énorme : des livres de benjoin, de storax et de labdanum ; des gallons d’eau de fleur d’oranger ; des bottes de lavande et de romarin séchés. Versailles n’était pas seulement un consommateur de parfum. C’était, en volume pur, le plus grand client que l’industrie naissante du parfum ait jamais servi.
Les conséquences de cette période pour l’histoire de la parfumerie sont énormes et sous-estimées. Presque toutes les techniques et conventions de la parfumerie française moderne ont été développées ou affinées à Versailles, et presque toutes ont été motivées par la nécessité plutôt que par le plaisir.
La concentration de clients riches et exigeants en un seul lieu créa un marché qui récompensait l’innovation. Les parfumeurs rivalisaient pour développer des formules persistantes, pas seulement agréables, des senteurs capables de durer toute une journée à la cour, à travers les repas, les danses et les heures passées dans des pièces surchauffées et surpeuplées. Le problème de la tenue, comment faire durer un parfum, est le défi technique central de la parfumerie (intimement lié à la physique du sillage), et il fut abordé comme un problème sérieux pour la première fois à Versailles, où un parfum qui s’estompait à midi était inutile.
Le développement de la parfumerie à base d’alcool, utilisant des spiritueux distillés comme support des composés aromatiques, fut accéléré par les besoins de la cour. Le résultat serait finalement codifié sous le nom d’eau de Cologne et ses descendants. Les parfums à base d’huile, appliqués sur la peau et les vêtements, étaient efficaces mais limités. Les préparations à base d’alcool pouvaient être vaporisées, pulvérisées et appliquées dans l’air lui-même, créant une zone de parfum autour du porteur. L’eau de toilette, littéralement eau pour la toilette, l’acte de s’habiller, émergea de cette période comme une forme distincte, plus légère que le parfum traditionnel mais conçue pour une application libérale et répétée tout au long de la journée.
La grammaire sociale du parfum, l’idée que le parfum communique le statut, le goût et l’identité, fut codifiée à Versailles. Dans une cour où la proximité du roi était la mesure de tout, et où cette proximité signifiait rester debout dans une pièce bondée et sans air pendant des heures, le choix du parfum était un signal social aussi lisible que vos vêtements ou votre rang. Trop de parfum suggérait que vous aviez quelque chose à cacher. Trop peu suggérait que vous ne pouviez pas vous le permettre, ou que vous vous en fichiez, ce qui, dans l’économie du statut de Versailles, revenait au même. Le bon parfum, en la bonne quantité, était une démonstration de maîtrise : de votre corps, de votre environnement et des codes tacites qui régissaient la vie aristocratique.
Cette histoire est inconfortable, et elle doit le rester. La parfumerie moderne se présente comme un art du plaisir, de l’expression de soi, de la sensualité. Et elle est tout cela. Mais ses racines résident dans le dégoût, la peur, la tentative désespérée de rendre un environnement intolérable supportable. La grande innovation de la parfumerie française n’a pas été la découverte que le parfum est beau. Chaque culture dans l’histoire l’a su. L’innovation fut l’effort systématique, professionnel et techniquement sophistiqué d’armer la beauté contre la saleté.
Versailles n’était pas un paradis parfumé. C’était un égout magnifique qui se parfumait pour devenir supportable. Et les outils développés à cette fin, les techniques d’extraction, les formulations à base d’alcool, les guildes professionnelles, les conventions sociales, devinrent la fondation d’une industrie qui génère aujourd’hui des dizaines de milliards de dollars par an.
La prochaine fois que vous appliquerez un parfum, considérez la possibilité que vous accomplissiez, en miniature et en luxe, le même geste qu’une courtisane du XVIIe siècle lorsqu’elle levait un éventail parfumé à son nez dans un couloir qui sentait les déchets humains. Le geste a été affiné au-delà de toute reconnaissance. L’impulsion n’a pas changé du tout.
Sept extraits à 20%, une collection. Le Discovery Set réunit les sept en 2 ml.